Il ne reste plus que les lieux ?

La nuit encore longue, à la frontière de l’aube, entre une journée d’attente, une soirée de vacillations et de doute, avec  le matin que j’appréhende avant son embrasement et qui ne m’apportera nulle paix. Panser avec des mots cette plaie qui refuse la mutilation, et même, quelle trace immonde sur un corps rejeté ! Alors, d’une écriture difficile, aux séries qui défilent à la télévision, des images qui touchent des lignes de défiance qui deviennent certitude. Bien qu’il reste des attitudes pour donner le change, pour éviter le naufrage au fond des verres d’alcools ou bien enjamber les ponts, je me lève, dispose une nouvelle fois quelques dossiers et livres sur la table ; j’aurai bien le temps….mais pour qui ? - Nous n'avions pas de réponse à nos questions jetées en l'air, à la face du monde, jouant de notre conviction d'être les meilleurs. Déjà sur la route, pouce tendu vers l'autre ville, nos instruments au pied de la scène, salle immense sous les lumières artificielles. Comme une flèche tendue vers le ciel, une issue inévitable qui s'ouvre dans ce mur humain nous déposant au centre d'un cercle bleu, avec cette peur viscérale au bord des lèvres, à en vomir. Le regard saturé par la coruscation des projecteurs, d'une chanson à l'autre, soulevé par les vagues retentissantes d'un public solarisé, j'ai rendu mon âme. Rompu, anéanti, de terribles entailles sur mon visage, sous les yeux, ces nouvelles cernes, témoignage d'une oscillation entre cette inévitable mortification et l'indécente extase qui s'en suit. Et que reste-t-il ?, juste l'évidence d'avoir été le meilleur avec, doigts contre doigts, l'élégance de quitter la lumière sans prière. Mais qui pour certifier ce moment ?, mais qui pour sceller les preuves de ce succès ? - Oublier ces milliers de visages tendus vers moi, reprendre mon chemin et laisser le monde dans l'ignorance qu'un instant, j'ai été le meilleur.

“ Je me nourrissais des lettres que j’écrivais à une jeune femme dans une autre ville “, l’effondrement de Scott Fitzgerald palpable à chaque caractères des mots couchés, eux ! Zelda en filagramme de sa création qui, avec politesse fait un écart, comme pour lui dire, mon ami ça n’a pas d’importance. Mais la solitude est là, l’écrivain, épuisé d’une nuit encore sans quiétude, sait très bien “qu’à trois heures du matin un paquet oublié acquiert la même importance tragique qu’une sentence de mort“. Alors je me tourne aussi vers elle, cherchant une place pour poser un instant le poids de mes nuits. Une table appuyée contre un mur avec une tapisserie déchirée, témoignage de mouvement d’humeur sur le jet de clefs. Poser mes insomnies et voir le jour se lever sans déjà le maudire pour me mener vers une autre nuit d’errements. Selva Obscura avec en filagramme Zelda, passé une certaine heure, les lumières des lustres ternissent singulièrement la pièce. Il ne me reste que le rêve, même pas un songe. Je prends sa main et nous dansons près du ruisseau étincelant qui dévale au bord des trottoirs. Une silhouette sortie d’une vieille vidéo tapote dans les flaques éclaboussant nos pas légers de croches, de triolets et de soupirs. Même l’ultime baiser sous la porte cochère n’en finit pas d’être indécis. Mes dernières prières sont-elles si ambiguës, peut-être devrais-je me résigner à ne plus paraitre près d’elle, reconnaissant ainsi, au regard de tout le monde, ma défaite. Je sais qu’elle ne va pas venir, comme elle le dit depuis, trop souvent, maintenant. Alors que je baissais les phares pour croiser un poids-lourd, révélant des ombres surgissantes qui semblaient vouloir se saisir de nous pour nous jeter d’un ample geste disloqué dans la profondeur de la nuit loin des photophores de l’autoroute. Alors qu’à la radio un chanteur raconte l’histoire d’un gars qui “connait le prix de la balade, il faut s’ouvrir les veines et personne ne se remet de ça“ mon téléphone vibre d’un message. “Je suis à côté tout le temps“ Je me nourris des lettres que m’écrit cette jeune femme depuis une autre ville. Et peu importe que je n’apparaisse plus à ses côtés puisqu’elle est près du mien.

C'est fini.....
Je ne crois pas à un avenir après
Quelle énergie pourrait me faire avancer ?

Parfois une citation touche au plus vrai !
"Le front aux vitres comme font les veilleurs de chagrin - Je te cherche par-delà l'attente - Par-delà moi-même - Et je ne sais plus tant je t'aime - Lequel de nous deux est absent."
Paul Eluard

C’est comme ça que l’on s'appauvrit. Lorsque le regard de l’autre devient moins  intéressé, son écoute moins disponible. Notre valeur se dégrade et nous avons beau proposer du crédit, rien n’y fait le chaland s’éloigne.

Confiteor Deo omnipotenti beatae Mariae semper Virgini “ Le corps allait et venait, d’avant en arrière, comme ces poupées gigognes, juste posé sur les genoux.
Beato Michaeli Archangelo beato Joannni Baptistae sanctis apostolis Petro et Paulo omnibus Sanctis“ Une vapeur maligne s’échappait de la bouche, lèvres bleuies par le froid et la crispation de l’urgence certaine de la prière.
Et tibi Pater quia peccavi nimis cogitatione verbo et opere mea culpa, mea culpa, mea maxima culpa“ Son poing droit cognait sa poitrine près du cœur, ponctuant le mea culpa d’une terrible arrogance sonore dont les ondes bouleversaient à chaque frappe, l’élévation des volutes de la fumée d’encens vers Dieu.
Peut-être moi, jeté ainsi au pied de l’hôtel, implorant une miséricorde au nom de tous ces pécheurs. Juste une ombre qui s’anime sur le mur de pierre, âme recueillie d’un être blotti derrière un pilier de l’église. Ame tourmentée, vacillante, s’accrochant aux flammes des bougies et des candélabres. “
Misereatur nostri omnipotens Deus“.
I
l fait trop chaud, j’aurai bien voulu être transi de froid pour écouter ce chant religieux, me retrouver comme Pérotin le Grand, grattant son parchemin d’infinies notes divines, ouvrant le chemin de la polyphonie au monde occidental.

Les portes se referment et bizarrement je n’entends aucun bruit. Les personnages tournent autour de moi au ralenti, certains me regardent, me parlent même et je me sens transparent, témoin, zappeur. Ce n’est que lorsque le policier défait les menottes qui me relient à lui, que tout explose. Le son de cette énorme porte d’un autre siècle qui se referme, claquant le métal des serrures, les paroles froides mais polis du gardien qui me demande mécaniquement de lui remettre mes lacets, mon ceinturon, de vider mes poches. Ensuite, il y a la petite phrase, presque amicale, de l’inspecteur qui me dit bonne chance. Il est vrai que nous avons passé quarante huit heures ensemble et pourtant, je n’étais pas un voyou. Je ne me rappelle pas des locaux, des couloirs, du nombre de grilles à passer, chacune s’ouvrant après la fermeture de l’autre. Je ne souviens pas de ce qu’on m’a dit pendant le trajet jusqu’à la cellule, peut-être des brides du règlement, quelques recommandations. Par contre, j’ai été frappé par une odeur particulière, une odeur de propre, de savon qui emplissait ce lieu d’une façon enivrante. Le sol lavé, frotté depuis des décennies avec pour preuve de la peine de ces prisonniers dont André Malraux faisait partie, les traces de leurs efforts sur le carrelage. C’était un vieux bâtiment du XIXe siècle, un château de briques rouges avec une aile réservée aux mineurs. La cellule étroite était si peu lumineuse que j’ai mis un certain temps à l’appréhender complètement. Il y avait un lavabo sur la gauche, ébréché ? –oui bien sur, avec un robinet de métal terne qui laisse filer un chapelet de gouttes d’eau. Sous la fenêtre, un lit métallique, occupé ? –oui bien sur, un jeune homme renfrogné qui me paraissait pourtant si vieux, si “là depuis longtemps“. Un autre lit à droite contre une paroi maculée d’innombrables hiéroglyphes dont je découvrais la portée au fil des jours. La porte se referme derrière moi, bruit de clés, de pas qui s’éloignent. D’un vague signe de tête, la silhouette à contre jour me fait comprendre que l’autre lit sera, désormais, mon intimité. Je m’assoie dessus, les ressors grincent ? –oui bien sur, et la couverture que je tire à moi me submerge de la même odeur des couloirs. J’aperçois alors, les toilettes accolées au mur près de la porte. Hébété, je comprends enfin que je ne pourrai ouvrir cette porte et sortir, je comprends enfin l’énormité de cette situation qui va m’abandonner dans cette prison pendant une durée qui m’était alors inconnue.
Il était dix sept heures, mon compagnon qui se présente enfin me confie qu’il s’appelle Jean et égrène immédiatement la liste de ses forfaits. Comme je suis vraiment à mille lieux de ce monde de délinquance, il sent bien que je ne suis pas impressionné et comme je ne réponds pas à ses questions, il accepte l’aura de mystère que j’entretiendrai tout le reste de mon séjour. Il reprend la lecture d’une bande dessinée. Il n’y a pas plus d’une journée, j’étais au lycée. Là, où justement ils sont venus me chercher. Je regarde au travers des barreaux, je ne m’étais même aperçu que des cris s’amplifiaient au fur et mesure que sur le toit d’un immeuble, en face de la prison, des groupes de gens faisaient des signes et lançaient des appels. Jean m’expliquait que c’était comme ça chaque fin d’après midi. A travers les barreaux, de nombreux bras gesticulaient comme autant de balancier d’horloges aux rythmes des cris lancés dans les airs.
La nuit, martelée par les bouffées de toux de ces innombrables captifs, scandée par la minutie des rondes de surveillance et la respiration de mon prisonnier, plante dans mon esprit quelques pointes d’angoisse qui me laissent hagard à l’aube, au moment où les serrures s’ouvrent.
Il était maigre, un visage taillé au couteau avec des yeux vraiment trop grands qui déséquilibrent la fragile harmonie formée par sa bouche et son nez Le dos vouté il arpentait la geôle de long en long,, pas de largeur disponible dans ce cachot. Ses mains fichues dans ses poches, je devinais le mouvement de ses doigts pour appuyer son discours. Son avenir, il le voit en prison, pour des raisons purement matérielles, de confort. -« ici, c’est chez moi, regarde, j’ai mes affaires, je suis au chaud l’hiver, je suis nourri et je n’ai pas peur de ce qui va m’arriver » -  Alors dés qu’il sort, il vole de nouveau, sans violence, juste pour revenir chez lui. Enfin de compte, je l’aimais bien. Je lui confiais la moitié des cigarettes et des biscuits que j’achetais pour qu’il les échange. Contre n’importe quoi, moi je m’en moquais et lui prenait plaisir au trafic. Un jour, comme il venait de récupérer un bout de fil électrique, il me montra comment faire chauffer du café ou bien transformer de la bière blonde sans alcool en bière brune. Il a fabriqué une résistance qu’il plongeait dans un récipient, alors que je maintenais le fil sur la douille de la lumière de la pièce. L’oreille aux aguets, pour ne pas être surpris par les gardiens, on organisait notre vie commune comme on le pouvait.
Et la nuit, seul moment de solitude qui laisse remonter de sordides idées de rédemption. Chercher des excuses, reconnaitre, se mettre à genou. Déjà se retrouver dans une impasse, le sentiment que ses choix n’aboutissent à rien. N’importe quel objet peut être sacralisé pour peu que ça fonction détournée touche à la vie ou la mort. D’un couvercle de boîte de conserve, instrument de portée divine qui arrache la peau, déchire la chair et entrouvre les veines. Pas de douleur, mais une étrange sensation de vertige. Les coups à la porte, les lumières qui éblouissent et pour finir, le pincement des agrafes. C’est tout ! -Je me suis souvenu de “L’Etranger“ de Camus et de son crime dans l’éblouissement du soleil, sans raison, presque comme si ça devait avoir lieu, là, maintenant, par pure évidence.
Le lendemain comme si rien n’est advenu, pour seul témoignage un pansement déjà gris, et un regard un peu plus appuyé vers Jean, j’ai repris ma vie de prisonnier. Ennuyé, fatigué mais de nouveau impatient. De visites embarrassées en promenades encagées, le temps a passé.         

Biarritz, avec plaqué comme décor  de cinéma, un coucher de soleil sur la mer étonnamment calme. Je me faufile entre les touristes. Sur le pont du Rocher de la Vierge. Des enfants échappent à la vigilance des parents qui leur courent après pour les happer juste au bord du vide. Ils crient, cherchant protection derrière des  couples qui s’enlacent. Et puis, le calme revient, le bruit des vagues remontent faiblement du ressac. Je m’appuie contre la rambarde et voila elle me manque terriblement. Juste sa compagnie, pour cette promenade un peu kitsch, peut-être main dans la main, sans rien dire. Juste estimer le corps de l’autre à son côté, avec cette beauté qu’elle refuse. Une “banale balade“ qui devient singulière parce que sa présence est évidente, enveloppante, chatoyante mais aussi critique à chaque instant d’un quotidien où je suis seul. Tu es déjà dans mon quotidien. Alors je lui raconte une autre histoire de marin, celui qui naviguait dans l’océan Indien, frôlant de quelques miles les côtes des pirates somaliens. Celui qui s’est perdu avec ce légionnaire allemand, né dans la même ville, cela rapproche les âmes par ces nuits d’ivresse. Dans les bras d’une Ethiopienne, aux portes de Djibouti, juste à la lisière du quartier interdit, il a sombré. Elle avait les yeux verts, jamais dans les miens.
Quand elle fixe son regard sur moi, elle penche toujours légèrement la tête. Ses yeux bleus striés de cheveux blonds, parlent parfois pour elle. Assis près d’elle sur une murette, j’avais envie de la couvrir de mots. D’abord des mots d’amour puisque  mon corps ne peut pas lui montrer. Des mots pour lui dire combien elle est belle et dignes dans ces attitudes, lorsque qu’elle s’offre, lorsqu’elle se retire. Des mots de fraternité pour lui dire combien je suis sidéré par tous ce que j’ai pu faire à ses côtés et combien j’ai confiance en son amitié. Des mots de fidélité pour aller au-delà de ce que je peux donner.
Alors toujours accoudé à la balustrade, je l’imagine me donner un cours de sciences marines, le doigt tendu vers les rochers rongés par les tempêtes. J’aime ce moment où tout son savoir jaillit d’elle et s’offre comme un don naturel. C’est de l’amour.
Je l’aime, je veux pouvoir le lui dire. Je l’aime avec toute mon imperfection. Mais où déposer ce message ?     
  

La Reine de la Nuit est descendue de la scène, les musiciens entamaient les premières notes de "Der Hölle Rache". Elle s'immobilise devant moi, son regard comme dans le mien, mais surement bien au delà. Elle crispe ses mains le long de ses jambes, ses doigts serrent le tissus de sa robe. Sa tête se penche vers moi lorsqu'elle se gonfle d'air, puis son corps se tend comme un arc. Son chant explose, éclabousse toute la salle de sa puissance. Et moi, en face d'elle à la toucher, figé par la douleur de son visage, je sens chaque fibres de mon être vibrer à la violence de sa voix.  Cette femme crie vengeance ( Un enfer vengeur bat dans mon cœur, - Mort et désespoir flamboient autour de moi !), je suis prêt à me saisir du couteau. Et puis, comme une délivrance pour m'arracher à sa souffrance, je deviens cristal par la magie de la tessiture vocale de cette soprano. Plus qu'elle et moi dans cet univers, juste le halo d'un projecteur pour porter au monde l'éclat de ses yeux lorsqu'elle touche le divin. Si pure a été sa note que je me suis brisé! -Mes larmes ont jailli en même temps que les hourras du public. Mes larmes comme une jouissance, cadeau bouleversant pour cette caresse lyrique. Se souviendra-t-elle de moi, sombre silhouette déployant sa voile pour être emportée par cet air de Mozart ?
La soirée s'annonçait pourtant ennuyeuse, même pénible avec mon état de fatigue qui peut me voir m'assoupir en n'importe quel endroit. La Flûte Enchantée de Mozart proposé par l'Opéra des Landes à Soustons avec dans le rôle de Tamino, Jean Goyetche. Connaissant la mère de ce ténor de réputation nationale, j'avais accepté d'assister à cette dernière représentation. Je souffrais à l'avance de voir cette œuvre, j'imaginais une mise en scène classique avec des personnages paganisés revêtus de juste-au-corps  et coiffés de feuillages plastifiés et surtout je craignais l'approximation vocale de la partition  'Der Hölle Rache".
Je reviens de cette soirée avec, à mon bras une nouvelle amante, le souvenir de cet abandon. Cela restera comme une de mes plus grandes émotions. Comme mon premier concert, ma découverte de l'Afrique, Hand ensemble et surtout d'avoir un criquet.

Des connections  virtuelles et furtives pour imaginer seulement son instant. Ensuite des  parcelles de souvenirs, certaines  me font encore un  peu rougir avec ses audaces sensuelles. Et puis encore, imaginer son avenir.  Voilà comment je ne l’oublie pas  -
Son esprit se libère à l’unisson  des paysages qu’elle découvre. Ces espaces nouveaux me réduisent, son silence m’appesantit. Je deviens hors canevas. Pourtant je ne l’oublie pas -
Alors, je longe les bords de la Nive dans l’espoir de l’entendre à nouveau prononcer ces quelques mots d’amour, qu’elle déclame avec maladresse comme une enfant. Je me pare de cette pierre précieuse, aussi brute que magnifique dans sa primité. Ainsi je ne l’oublie pas -

C’est comme revenir d’une guerre. Retrouver un chez soi, silencieux, sombre. Les gens te regardent, ne disent rien, ils s’étaient déjà habitués, plus ou moins, à ton absence. Et moi, dans mon crane les éclats de batailles, les fureurs sonores  des combats, les clameurs étincelantes des victoires. Comment revenir sans blessure !  -Je me pose au bout d’une chaise, loin de la table, comme un invité trop timide. Je n’attends  rien de ce moment. Mon esprit s’éloigne vers une rive où nos enlacements, nos cris illuminent la nuit et sur les vitres, comme buée, notre sueur mêlé. La brume attendait la fin de notre étreinte pour recouvrir le fleuve d’un drap opalescent, nous reconnaissant, une nouvelle fois,  vainqueurs épuisés. Reprendre un peu de café, parler de la peinture du mur qu’il faudrait refaire. Alors que nos peintres imaginaires ont glorifié dans le ciel de nos soirées, aux pointes des flèches de la cathédrale, les milliers d’amants qui nous accompagnaient dans nos effleurements.  Oui, c’est comme revenir d’une guerre. Avec les blessures qu’on ne raconte pas, qu’on garde pour soi, parce que çà ne se fait pas d’être blessé. Surement qu’on jour, au hasard, je reconnaitrai dans le regard d’un boiteux, la même lueur. Cette flamme qui reste au cœur, preuve d’avoir vécu les mêmes instants héroïques et que seuls, nous porterons comme médaille, anciens combattants de ces défaites passionnelles.

Cà me rappelle un livre de Philip K Dick.
Une farce métaphysique où le héros devient la principale victime d’une mise en scène schizophrénique et forcément fatale. La vie continue, et tout en s’afférant à se conformer aux routines du quotidien, il avance sans trop appréhender les premiers glissements du réel. L’altération subtile et progressive des objets communs, une fine poussière qui flotte autour des attachements et qui se pose péniblement sur les certitudes. Dans cette histoire le personnage voit son monde dépérir, se dégrader, s’éroder, pourrir pour s’apercevoir quand fin de compte, c’est lui qui est en train de mourir. C’est un peu comme croire qu’on est dans le vrai, que nos choix sont évidents et que nous sommes parfaitement compris alors quand fin de compte ce n’est pas le cas et on se retrouve bien seul devant cet effondrement.
La réalité c'est ce qui continue d'exister lorsqu'on a cessé d'y croire

Je pars moi aussi. Je veux être son troisième homme, celui qui laisse un air de musique dans les oreilles, que l'on aperçoit furtivement. Une silhouette qui disparaît derrière une colonne, laissant sa main glisser lentement sur le marbre comme un appel à la poursuite. Mais c'est moi qui vais la suivre. Vieilles chaussures pour mes pieds, un châle autour de mon cou, pour retenir un peu plus longtemps le dernier souffle du soir, celui qui apporte les messages pour la nuit, je prend la route avec comme seule boussole le pays où elle est née. Jetant un œil inopérant sur les champs des terrasses au flanc de la montagne, j'ai couru vers le haut du village, avec l'espérance de retrouver, assis près du four, les boulangers d'avant, familles unis autour de la fabrication du pain. J'ai demandé: familia Guardia ? - personne ne répond ! Je redescends vers le village, un tas de maisons en pierre , posées sans ordre dans l'étroitesse de la colline. Une petite fille sautille dans l'herbe des ruelles, elle s'approche, s'arrête, soutient mon regard et hochant la tête lance " un problème ?", puis disparait derrière la porte de l'église de San Pedro, ses pas en résonnance avec les rires d'un flot de randonneurs qui s'engouffrent dans une maison d'hôte. Mais bon dieu, où est-elle ?

En longeant le Rio Ara, après quelques heures de marche pour atteindre les prairies aux alentours du village, rassasié de soleil et de soif, j’avais hâte de rejoindre l’ombre des rues de Torla. Glisser enfin sur les pavés usés entre les maisons ornées de blasons, partenariat antique qu’une richesse retrouvée avec le tourisme redore solennellement. Avant de partir à la rencontre de mon amie, je voulais retrouver cette image du Christ devant Jérusalem. La porte de l’église San Salvador grince encore de ses inquiétantes questions  posées dans les flammes et la douleur. La fraicheur puis la pénombre qui laisse deviner au fil d’un trait de lumière ses retables terrifiants, toujours le même combat, entre anges et démons. Je m’approche d’elle, au moment où elle s'assied sur un rocher. Ne pas laisser le vent lui faire deviner ma présence, je porte mon regard comme elle, sur cet animal couché, dragon de pierre avec sa tête reposant quasiment sur nos pieds comme un chien fidèle et le reste de son corps qui s’entortille en  autant de falaises et de canyon perdus. Quelques plaques de neige, s’étirent encore sur le Mont Perdu, donnant une allure plus féline à ce mastodonte qui s’endort au bord de l'alpage doré. J’ai frôlé ses cheveux, son épaule. Elle a du ressentir comme une brise, sa peau s’hérisse légèrement. Elle resserre son écharpe, crispe ses mains sur la soie comme pour me garder un peu plus longtemps prés d’elle. Du moins, c’est ce que je veux bien croire. je suis reparti, nourri de son pays à elle, et de sa beauté.

Les enfants courent derrière la caravane, avec ces géants qui oscillent. Bruit de fanfare dans les rafales de rire, le sourire écarlate des petits hommes, ils sautillent autour. Les gens se bousculent et déferlent, le cirque est en ville - Les soucis roulés au fond de la poche, avec son gout pour le mensonge, seule avec derrière elle le bruit  des ambulances qui s’en vont, un peu le style Lauren Bacall, le cirque est en ville - Les reflets des talons aiguilles dans l’eau des caniveaux, les filles de la rue se trémoussent elles aussi. Tout le monde veut faire l’amour et ils distribuent des tickets, le cirque est en ville - Prés de la fenêtre tu guettes ses manières usagées, le son unique de la direction donnée, les nains tirent à eux les draps, le spectacle va commencer, le cirque est en ville - Romantique encore un peu, prés des comptoirs tu récites ton alphabet, par dessus les ponts les arcs en ciel reçoivent enfin ton cadeau, le cirque est en ville - Les hommes célèbres, avec leurs cigarettes, blonde sur blonde, ne se souviennent de rien. Tu veux regarder derrière eux, mais il n’y a plus rien dans leur âme, le cirque est en ville - Comment peut-on savoir ce que j’ai vu ? encore éblouissantes, les flèches dessinent leurs arabesques autour des silhouettes qui caracolent près des portes cochères, le cirque est en ville.

Un halo bleu, comme son  âme c'est sur, qui couvre son existence d'un équilibre qui n'a pas trouvé grâce dans les dernières turbulences. Te souviens tu, "A chaque rencontre, il manque des mots. A chaque rencontre, je n’ai pas assez dit, pas assez fait, tant d’abondance par ta présence. Moi  j’ai peur, quoiqu’il arrive, faisons le en accord, je ne veux pas perdre ton intelligence."  Main dans la main pour une balade affectueuse, avec à cette époque de l'année, la mer un peu plus démontée, passablement énervée par les bourrasques du vent d'hiver. Près des rochers, tableau noir où s'inscrit  au fil des siècles les leçons de choses qu'elles  racontent  aux enfants  et que nulle éponge n'effacera. Près des rochers, elles m'expliquent aussi, m'offrant ainsi un peu de son savoir, de son art à elle, que je reçois avec déférence. Quelle symbiose pourra déposer sur d'autres rochers de nouvelles leçons, que je pourrai à mon tour développer pour que le halo bleu me recouvre aussi. Pourvu qu'elle reste attentive ! Alors, je deviens maladroit, je tais les choses qui me corrodent pour ne pas l'impliquer. Avec pudeur, je veux me mettre à disposition mais que faire quand la demande ne vient pas ? - Et cette nuit, d'une main sur ma poitrine elle a repoussé  mon invitation, sans message, me laissant aux périphéries du halo bleu.

C'était quelques jours après, avec au bout des tremblements qui "fréquencent" son corps, un souvenir fragmenté de cette guerre innomée. Je me suis assis à ses côtés, les pieds dans le vide, le regard au delà de la jetée, mes pupilles s'ouvrant aux couleurs fauves du couché de soleil. Aucun espoir de fraîcheur avec le jour qui décline sur le port de Djibouti, le vent d'ouest et sa charge de poussière du désert, alourdissait l'atmosphère. Je ne réagissais pas comme lui. La dernière vision de ce corps voltigeant comme un pantin désarticulé, une trainée rouge maculant d'une trace aérienne son ultime mouvement restait pour moi de l'ordre du spectacle; irréel. Mais lui, il en avait tout de suite éprouvé sa dramatique réalité. Surement aussi, parce que son coup de fusil l'a transformé en artiste maudit peignant une fresque sanglante dans laquelle un homme perd sa vie. Immédiatement dans le refus, j'essaye de l'entrainer dans mes abris, pour l'apaiser, le protéger. Mais la dimension humaine de sa souffrance ne pouvait trouver écho que dans l'ordonnance de sa mémoire. Acteur et témoin de cette garde innocente, poignée de marins sur les rives du lac Assal, récoltant quelques canettes de bière vides au milieu des banquises de sel. Et puis, les tirs; comme des déchirures sonores, et notre course... pitoyable notre course. Un seul coup de feu, une seule réponse qui suffit à ramener le silence et l'ébahissement devant le désastre de cette dépouille d'un autre temps. Et maintenant, il est là, haletant encore, chaque gestes de sa nouvelle vie, celle d'après, le ramène vers ces quelques secondes d'une intensité immortelle. Pourrais-je lui parler des secondes à moi ? - de cette guerre  qui m'a laissée comme lui; survivant. Nos pieds battaient la mesure d'une musique imaginaire, nous étions des anciens combattants sans gloire, blessés à jamais. Le soleil disparaissait à l'horizon du golfe d'Aden confiant au clair de Lune nos deux silhouettes qui frissonnaient sur les reflets de l'eau noire du port.

Bien que les décisions ne soient pas prises, bien que rien ne soit dit, il faut bien que je devine et que je me persuade. Ou bien aménager un confort relationnel comme si on pouvait, avec les choses en suspens. 

Il lui prend la main pour la hisser au dessus du rocher, fatiguée par ces heures de marche, le froid et l'obscurité grandissante retenant son plaisir. Elle revient vers ses terres, à l'assaut des souvenirs .
Il ouvre une porte, regarde ses murs vides aux bruits étouffés d'autres vies, il regarde un couloir, imagine derrière les cloisons les décors  flamboyants de ces derniers mois.

La lumière est froide, avec ses rayons au ras de la brume qui s'élève de l'eau glacée. Un fleuve figé, sans ride, véritable miroir qui laisse ressurgir de ses profondeurs de sombres nuées qui s'évaporent en se tordant au contact des projecteurs. C'est la triste mémoire des noyés qui se rappelle à nous. Accoudés  au parapet, les pieds fourrés dans la neige, le souffle en retenu, nos corps conglomérés, notre regard en observation pour relever peut-être l'identité d'un quelconque fantôme vacillant. A la sortie du restaurant, personne à mon bras; la neige, dehors, était tombée pendant que les plats allaient et venaient, carillonnant au contact de nos verres jamais vides. Des rires au bout de nos histoires, l'esprit au chaud, lové au creux de l'amitié, des vivats au bout de nos sentences, nous sommes les avocats magnifiques des passions extrêmes. Et puis à la sortie du restaurant, laissant la chaleur se replier derrière la porte vitrée qui se referme doucement, j'enfonce mon corps lourd dans le manteau brumeux de la nuit, un halo scintillant autour de mon visage s'incrustant dans les plis d'un keffieh imaginaire. Je voudrais la guider hors de mes terres palestiniennes, vers ces riches territoires où les gens se retrouvent un instant heureux , nés d'ici. 

Comme pour une trêve, rechercher un pansement à poser sur les blessures quotidiennes, l'effort constant pour répondre aux sollicitations de son entourage toujours en demande, toujours en demande. Sur la banquette arrière de la voiture à regarder les camions passer sur le pont de l'autoroute, avec leurs lumières qui creusent des rayures multicolores dans la nuit. Plus brillantes au travers les goutes de pluie qui deviennent des lames glacées, leurs traces longtemps encore sur nos pupilles. Comme une trêve, nos corps touchés, nos regards liés, notre pensée enlacée, et définir enfin que le sursaut doit être personnel pour l'un et collectif pour l'autre. Comment "la madeleine" a dépassé son statut de simple nourriture pour impliquer une idée de culture voire même de philosophie. C'est peut-être cette analogie avec le prénom féminin qui fait que lorsqu'elle parle de la Madeleine, je ne peux être qu'à l'écoute.  Pour ma part, j'essaye de présenter une intellectualisation du bretzel. Bien sur, à maintenir au delà d'un premier plaisir, ne pas tomber dans le piège du fameux livre " Mon premier verre de bière". Même si mon premier bretzel correspond banalement à mon premier verre de bière. En face de nous, se hisse le Birkkarspitze, avec son agressive hauteur d'une blancheur inquiétante. A la terrasse du gasthaus, à peine réchauffé par un rayon de soleil qui vient juste surgir de derrière la colline , mon père savourait un de ces cigares qu'il faisait venir d'Italie. Il m'invite à une expérience audacieuse, un premier verre d'alcool en sa compagnie. Tout en croquant son bretzel, il m'abreuve de quelques histoires intimes, une porte qui s'ouvre devant la quiétude de cette vallée tyrolienne. J'étais surpris de tant de confidences, de confiance, ce fut la première et la dernière fois. C'était comme s' il s'affaissait, un moment de faiblesse dont j'avais été le témoin. Son regard sur moi en a été modifié; mon enfance terminée. Depuis le Pinoch, il est à la recherche du Bretzel, jamais satisfait, sautant d'une cuisson à l'autre, d'un endroit à l'autre, frôlant parfois une odeur, une lumière, un sentiment, qui le laisse abandonné, le cœur ballant, l'âme trainante. Alors Proust avec sa madeleine ne doit rien au Pinoch et son bretzel, c'est un emballage littéraire qui marque la différence, un paquet cadeau, une boîte en fer décorée pour collectionneuse du quotidien. A l'arrière de la voiture, on s'agite, une nouvelle question emplit l'habitacle, la seule modification du groupe des tiers suffit-elle a modifier la somme des groupes ?

Les  restes du repas avec les traces des occupations inconscientes de nos doigts. Mie de pain pétrie, serviette pliée en quatre, en huit, les couverts rangés sur l'assiette pour desservir proprement. Le verre tendu vers le vin, le regard vers celui qui parle depuis tout à l'heure. Educateur déchu, abandonné sur les bancs de la justice pour des consommations prohibées. Ses mots au bout de son angoisse naissante, sa conscience à peine effleurée  par le drame. Et  c'est comme quand il était musicien, pas assez bon pour être devant la scène, mais jouant par ci par là, au début des carrières. Avec lui le couple, juste éveillé d'un  terrible accident de moto, se rappelant de tout sauf du pourquoi il n'arrive plus à se tenir debout plus d'un quart d'heure, il donne des leçons désabusées à son entourage. Nous l'écoutons silencieux, surement mystifiés par son statut de miraculé. Débordante de bonheur de l'avoir encore près d'elle, elle raconte son enfance dans une famille de réfugiés, avec un père violent, complètement perdu loin du marbre de Carrare. Berceau de l'anarchisme italien, Carrare, dont la poussière des carrières nourrissait les espoirs de tant de gens qui à force de gestes répétés à l'infini, gravaient dans les veines blanches de la montagne, la mémoire de Primo Ghio. Comment ce pauvre père pouvait-il retrouver dans les ruelles étroites de Menton le souffle des insurrections de cette fin du 19e siècle. Mon cerveau fonctionnait comme un poste de radio à la recherche d'une onde. Une histoire fumeuse -coupée- le rire d'une femme -coupé- soudain un discours politique des années soixante.  -coupé- et puis un souvenir, un regret, une voix si douce avec les mots que je crois entendre. Je me détends, mon dos s'appuie enfin au dossier de la chaise, je m'abandonne. Mes doigts à la recherche des tiens, les yeux clos, à reprendre les caresses nouées autour de tes mains. Je me dis, quel intérêt ces parts de vie ? - Moi, je ne raconte pas mon passé mais mon avenir. Les yeux clos pour mieux te recevoir, j'ai trouvé ma modulation de fréquence. 

Pourquoi ce quotidien devrait-il être banal ? - un abandon hebdomadaire sur un canapé devant des mouvements hospitaliers aux rythmes si bien mesurés, quelle banalité. Mais elle, avec sa constante attitude audacieuse, cynique parfois, intelligente et surement artistique s' abdiquant devant une série érotico-pharmaceutique, voilà un quotidien qui se présente comme extraordinaire. 

Une barre d'eau tombée du ciel pour ralentir notre course, avec un transissement qui recouvre inexorablement nos attitudes. L'automne glisse vers l'hiver, séparant les duettistes, acteurs maladroits de cet amour courtois.

Sur le moment, c'était jouable, sans conséquence, presque normal. Et puis, maintenant que l'après midi se termine, l'évidence se révèle: aujourd'hui je ne vais pas la voir !
Jusqu'alors, les passants courraient autour, évitant d'avoir prise au vent, pliant le dos comme pour amortir les coups d'Eole, froids et humides. Maintenant, les dos sont voutés, pliés par la fatalité, le regard cherchant l'explication rassurante: aujourd'hui, je ne vais pas la voir !
Personne ne connait le bonheur que je porte, maladroitement nous sommes à la recherche de témoins. Personne ne connait le poids de ce bonheur: aujourd'hui, je ne vais pas la voir !
Derrière ses caresses il y a des secrets, des mots qu'elle ne peut dire, des mots qui n'ont peut-être pas de valeur à ses yeux, ou bien trop au contraire. Derrière mes caresses il y a des secrets, ma vie qui pèse parfois et puis du fond de ces secrets, la douleur: aujourd'hui, je ne vais pas la voir !
Des pas hasardeux sur un chemin de batailles, il y a aussi ce sentiment de tranquillité ( ELLE est à mes côtés pour un moment, même chacun de son côté de l'Adour), c'est une plénitude, même si: aujourd'hui, je ne vais pas la voir !
Je l'aime le matin, dès que mes neurones s'allument à la lenteur des halogènes, je l'aime à chaque instant comme pour imaginer ses réactions, je l'aime trop souvent quand: aujourd'hui, je ne vais pas la voir !

Regarder l'ombre des conséquences, quand rien ne se passe, que rien ne change et comme des pantins on griffe l'air. On peut dire merci, à genoux devant celle qui par ses mouvements ondule notre vie. On rend grâce de ses lignes virtuelles, créées d'un regard, autant de javelines qui transpercent nos certitudes et nous laissent ainsi, ambigus, tel ce dieu romain qui contemple toutes choses possibles avec ses deux visages opposés. Dieu du passage, de la transition, avec un profil veillant sur l'héritage et l'autre, équivoque, invitant à l'extraction. A genoux devant elle, portant mon euphorie comme une évidence sans démonstration. Peut-être a-t-elle besoin de savoir ? - Pourtant, muet de bonheur, les sens comblés d'elle, je traverse ces moments en alternance, parfois effrayé de l'instant du dernier baiser, mes doigts encore à la recherche de son corps; blessure soudaine, le manque brusquement révélé. Comment peut-elle douter encore ? - Construit du hasard, nourrit d'amitié et de connivences, c'est un amour complice. Comme tout un chacun, je voudrais lui prendre la main, dévaler les collines, nous enrouler dans les champs de fleurs, courir le long des plages, nous enlacer dans le sable encore mouillé des dernières vagues crépusculaires, nous asseoir un sommet d'une montagne et là, épaule contre épaule, offrir au monde notre bonheur: comme tout un chacun. Je me souviens de ses caresses illégales, près des gens, comme pour s'assurer de ma présence. Juste son index qui s'appuie sur mon bras, plus que de raison, une hanche pressante, contact invisible mais si manifeste. Comment tous ses messages tactiles peuvent-ils passer inaperçus ? - mais le sont-ils vraiment ? - Unis, nous l'étions depuis toujours, cela n'étonne plus personne.   

Je referme le livre, pas moyen de comprendre ces lignes vidées de leur sens, mon intelligence est ailleurs. Quelques pas, tourner en rond, reprendre un instrument, faire glisser les doigts mais aucun intérêt. Quelques rêves trop vite abandonnés, plus rien n'avance, c'est le moment de calme qui annonce le coup de vent ? - je l'espère.

Bien triste journée sans rien d'elle. Seulement les souvenirs chargés avant son départ qui se vident aussi vite que les batteries de nos portables. Reste alors les émotions, celles qui reviennent à fleur de peau lorsque il y a danger. Comme la première rencontre, la main frôlant le vernis des rambardes, ses doigts à la recherche de la juste note pour atténuer le propos un peu excessif mais toujours vrai. Elle lève la tête comme pour me regarder de plus haut et claque ses mots, hochant la tête pour ponctuer son affirmation. Elle se retourne et s'éloigne vers d'autres victimes mais pour moi, elle est toujours devant moi comme dans l’attente d’une réaction qui n'est jamais venue. Déjà une charge émotive et l’éveil d’une curiosité. Encore maintenant, je l'observe, la passion de ses gestes, de ses attitudes, à la recherche des signes d'alerte, l'annonce d'une excitation. Comprendra-t-elle un jour, que mon attachement est aussi contemplatif ?

5000 ans, depuis les premiers signes en Mésopotamie jusqu'au magnétisme des puces des ordinateurs. Il a fallut 50 siècles pour voir ses doigts prendre un stylo, et noircir une feuille de papier. Un courrier rapide, qui laisse sa main caresser le texte avec un mouvement sensuel comme un souffle qui en suit le relief au rythme de sa sémantique. Ouvrant les doigts pour aller chercher les majuscules, tirer les jambes des lettres, puis se contractant pour conclure d'une ponctuation. J'ai bien vu que lorsque la pensée devenait plus intime, la phrase plus exposante et les mots plus pénétrables, sa main prenait une autre respiration. En piédestal, l'auriculaire, comme un compas sur la feuille, un axe autour duquel l'index et le pousse se retrouve pour serrer le stylo. Et à l'image d'un peintre, la voici qui dessine son message d'amour. Quelques traits, signes abstraits que seul l'élu peut comprendre. Ses lignes manuscrites sont toujours droites, non grata dans nos scribouillages hâtifs, elle fait, par la grâce de son geste, renaître la minuscule caroline avec toute sa force prophétique, Alcuin a ainsi tenu l'Europe au bout de son écriture. Et de nos jours, sur un coin de table de bureau, assise à mes côtés, mon professeur de toutes choses, reproduit ce geste millénaire. Un signe; un mot; une pensée; l'universalité d'un même jeu de mains, une calligraphie humanitaire qui ramène la communion chrétienne au rang de repas de famille. Au fur et à mesure qu'elle dépose ses phrases, j'appréhende ce caractère extraordinaire de l'écriture, cette filiation entre les civilisations du passé et de l'avenir. Elle me remet le texte, une laborieuse demande d'exonération mais empreint de tant de connaissances, d'histoires. Elle me remet son texte mais moi je la vois, une nouvelle fois, différente, chargée de toute la grandeur de notre savoir ancestral. Alors je m'incline devant elle, dépositaire de l'Humanité, pour remercier de ce don.

Elle voulait prendre le chemin, une urgence au bout de son silence après le voile qu'elle a jeté devant mon visage. Je n'ai pas voulu la voir s'éloigner avec sa démarche fragile qui relève avec douleur chaque aspérité du sentier, l'accablement créant une vouture dans cette silhouette qui s'estompe dans la croisée des halos des premiers lampadaires avec la lumière discrète de la nuit. Rester là, comme un spectateur, cloué par un premier sentiment d'incompréhension, n'osant plus forcer le destin, je me suis proposé comme chauffeur. Quelques mètres encore pour ne pas être l'un après l'autre, rester duo, ce n'était qu'un palliatif d'un effet trop court. Depuis, sa peine et son mal-être deviennent évidents, bien sur que vivre chaque jour avec ces discordances fait qu'elle ne peut plus trouver de paix. Et je crois bien que je ne pourrais pas grand chose pour apaiser durablement cette souffrance. Seulement être près d'elle peut-être, ne pas l'abandonner.

Nous avions la nuit devant nous, marins de lumière, jetant dans les ombres des rues nos éclairs, nos fulgurances incandescentes à destination de vagabonds éternels. Voyageurs magnifiques sur le bord d’un quai, les souliers en équilibre, la tête déjà dans des aventures qui nous mènent toujours à la rupture, au moment où l’on clame que nous ne sommes que des étrangers. Mais ne cherchez pas nos patries, elles sont dans notre passé. Il n’y a pas d’oubli, c’est un manteau léger qui nous recouvre maintenant, comme pour mieux nous protéger. J’en appelle aux témoignages de nos légions d’errants, quand est-il de ce passage indolore vers l’état de réfugié ? -réfugié de souvenirs demandant en vain un asile dans le présent. Nos larges yeux immobiles, figés vers cette espace bleuté qui attirait les étoiles, trou béant entre la mer et le ciel, horizon distordu où disparaissait notre raison. Au bout de la démence, nos mouchoirs imbibés que nous portions à nos narines comme pour placer des azurites dans nos  prunelles et prêter, ainsi à nos regards une lueur bleu, saphir étrange. Encore plus bleus, nos envols dans l’éther avec, à nos pieds, la Baie des Anges comme un tapis magique qui accompagne notre odyssée, aucun point tangible pour nous retenir, aucune terre d’accostage pour calmer ce roulis, nos bras agrippent quelques rafales de vent qui nous projettent encore plus haut. Sur la route, brisés par les années ternes d’une jeunesse sans avenir, sur la route, reprenant les chorus débridés de ce jazz encore à l’aube de son affranchissement, sur la route toujours, en quête d’une félicité céleste, à l’image de Jack Kerouac, nous découvrons les mots autrement. L’écriture spontanée, nos poumons exhalant les dernières arabesques de l’éther, nous gravons avec nos armes de la nuit, dans l’asphalte niçoise, nos poèmes cut-up.

Elle se retourne ; dans sa chevelure des queues de comète, à chaque doigt des anneaux de Saturne. Elle se retourne et s’illumine de la présence de Dashiell Hedayat. Selva Obscura, avec  Zelda qui glisse dramatiquement vers l’autre côté. Selva Obscura et l’autre monde de Scott Fitzgerald qui, à jamais, a rendu tendre les nuits. Dashiell Hedayat et sa Chrysler Rose, et sur la banquette arrière Zelda.

Il pose son instrument dans un coin de la scène, revient vers les applaudissements. Encore aveuglé par les projecteurs, consterné par les cris, il revient au devant, la même où, quelques minutes plus tôt, il avait voulu fuir, se cacher, ne pas être là. Mais comme à chaque fois, le miracle, dès les premières notes. Juste un halo, une chaleur diaphane qui protège et laisse la musique effleurer nos âmes.

Prier, dans le froid d’une église, seul, écrasé par la faute, abasourdi par la culpabilité, terrorisé par la rédemption. Ne plus se rappeler les signes comme des clefs  pour s’ouvrir au pardon. Le dernier des corsaires, navigateur éthéré, compas cosmique perdu dans cette terrible tempête. Matelot à la dérive, qui voit disparaitre son vaisseau,  engloutit dans nos mouchoirs azurés.

 Le soleil surprend l’aube, nos corps mutilés par tant de fatigue se recroquevillent à l’approche de la lumière, refusant la reconnaissance du jour. Nous reprenons notre marche vers nos passés, patries perdues, rêve de réfugiés. Les reflets argent de la mer brûlent nos pupilles trop dilatées, les navires ont largué les amarres, nos souliers en équilibre sur le bord du quai, hésitant, puis on se retourne encore une fois, ne laissant personne disparaître, cette fois ci. Il n’y a pas d’oubli, c’est un manteau léger qui nous recouvre maintenant, comme pour mieux nous protéger.

Il est un peu triste mon ordinateur, il n'y a plus de message. Alors il est comme ce gars, qui cherche des bouts de papier dans ses poches, rappel de rendez-vous, notes hâtives pour sa mémoire. Petits mots glissés sur un coin de feuille déchirée pour l'aimer encore plus loin et pouvoir lui dire une autre fois. Et oui, juste pour pouvoir lui dire plus tard, les choses qu'il a ressenti à l'instant, il inscrit dans des billets parsemés dans les recoins de son cerveau, les témoignages de son éblouissement, et dessine quelques ébauches de fresques sensuelles. Triste l'ordi qui affichait joyeusement les mails , se jouant des travaux que j'entreprenais. Alors que ce soir, il s'est replié, n'ayant aucune nouvelle a annoncer. De l'amas de feuilles qu'il a posé sur le sol de sa chambre, il tire un bulletin de réservation sur lequel il a griffonné " puis son visage disparu de mon champ de vision, sa caresse devient plus pressente, elle se retira et son mouvement devint comme une vague sur la plage d'une île du Pacifique. Humide, chaude mais rafraichissante aussi, entrainant avec elle des alizés qui forcent à me tendre. " Pas de message, alors que j'en ai tant pour elle.

Elle était assise près de moi, le buste droit, raide, hardi de la décision qu'elle avait prise. Elle retrouvait ses certitudes, sa sécurité, son monde avant et pour un moment, la paix de son âme. Du moins, je le supposais. Mais, je la regarde et je vois bien le mouvement de ses épaules qui, au fur et à mesure de notre discussion, retrouvent une forme  moins distante, comme pour accueillir un nouvel enlacement. Ses mains jusqu'alors, empreintes de sagesse et d'ordonnances reprennent leur danse trouble, invitant mes doigts dans un boléro languissant qui donne naissance à une nouvelle histoire. Moi, j'étais tout réceptif, une véritable parabole déployée vers son univers pour capter le moindre signe......... 

Prés d'elle,  tout change. Le temps se replie, de la longueur des trajets aux nuits bleues, des attentes passionnées aux ébats tempétueux. Loin d'elle, le temps s'étire, des trajets sans but aux nuits blanches, des attentes inassouvies aux ébats espérés.  

Passer d'un côté à l'autre d'un saut maladroit comme pour éviter une flaque d'eau. Comment m'engager de ces rencontres furtives, volées surement à ceux qui ont des droits, de ces explorations sensuelles inscrites désormais dans mes cellules vers une carence émotionnelle qui s'annonce oppressante. Je déambule le long des quais caressant d'une main orpheline la rambarde glacée qui me retient de l'eau de la rivière. Les lieux sont tous marqués, hantés maintenant par ce couple désuni. Je ne devrais par dire ça, tellement je me sens responsable de son bonheur, encore et encore. A présent, je cherche à repousser l'instant où la vérité va s'imposer, au fil des jours, avec une multitude de lambeaux cruels, qu'elle chevillera dans ma poitrine. Pourvu que cette souffrance lui soit épargnée. C'est vrai que sa maison est comme une tanière, elle y sera protégée et surement confortée. Déjà, je redeviens maladroit , je heurte des pensants, insignifiant dans leur regard, comment peuvent-ils imaginer que cet être difforme, ébouriffé, râpeux, avec le voile d'une détresse naissante au bord des yeux, comment peuvent-ils connaître, ce don inouï qu'il vient de faire?

Une nouvelle errance, plus beaucoup de discernement, et bien sur, la recherche d'une issue qui ne doit être comme une fuite. Blessé par ma propre arme, inconséquent devant mon désir, la tragédie reprend ses droits et marque d'une nouvelle blessure mon pauvre destin. Qu'est que je peux attendre encore?- je ne participe plus. Et cette responsabilité qui commence à me ronger, elle que je laisse en voyage pour ne plus être pesant, pour ne pas l'entrainer vers des histoires qu'on ne rêve plus.

3000 chaises vident qui se hissent pour me surprendre, des murs qui sentent ces nouvelles peintures de sécurité, un sol qui sonne comme un carillon indiquant à chaque note son estimation du poids. Des gens çà et là, courbés dans leur discours, d'autres s'écartant d'un groupe d'un éclat de rire, le regard de suite inquisiteur vers les nouveaux venus,  des discrets assis derrière la rambarde, avec une main posée dessus comme un appel à venir leur dire bonjour. Et puis, elle apparaît, certains dans l'attente, l'ont aperçue aussitôt, se tournant malgré eux, au garde à vous. Ce mouvement attire l'attention des autres groupes et tous enfin applaudissent à sa venue. C'est un autre lieux maintenant, le parquet résonne des pas de danse, les murs reflètent les tableaux imaginaires que chacun peint pour être, pour elle, un artiste, et les 3000 places s'emplissent d'autant de témoins de cette révélation.     

On descend les rues de la ville, main dans la main, chacun regardant l'autre mais l'un après l'autre. Il faut éviter le croisement pour ne pas de nouveau s'enlacer des heures durant. Aucune perte de temps dans ses baisers, pas de dernière minute, pas de seconde fatale, pas d'heure à tuer, pas de journée du passe temps, pas de semaine de tout repos, pas de treizième mois, pas d'année sabbatique, pas de siècle dernier, juste un baiser de toi qui me rend éternel.    

Encore fumeur, ma cigarette brulait la céramique d'un objet ancien qui n'avait rien à faire sur ce bureau. Dans un mouvement rotatif, comme ceux des derviches tourneurs, une main ouverte vers le ciel et l'autre tendue vers la terre, la tête penchée sur mon épaule je cherchais une connexion providentielle pour corréler mon âme avec mon personnage. A tourner ainsi, au rythme d'une musique silencieuse, intérieure, neurotique, j'entrainai graduellement les objets de la pièce dans cette ronde. Très vite une myriade de livres, de photos, de boites à secrets, de rêves, de fantômes, quelques monstres aussi et ces beautés, amantes ou maitresses, hautaines et si souvent indifférentes s'entortillaient dans un amalgame bigarré, tirant jusqu'à la rupture les traces de leurs mouvements flamboyants comme autant de lignes fluorescentes qui explosent enfin, maculant à jamais les parois de ma chambre noire. Il reste quoi dans le cendrier, un reste de filtre brunit avec son odeur de matin d'ivresse. Aujourd'hui, lorsque dans ses bras, j'incline la tête vers mon épaule, le vertige me reprend, me laissant au matin, encore aveuglé de ces nuits claires, toujours tremblant , toujours surpris de me retrouver seul, mais pourtant remplit de bonheur.

Elle est belle, belle de cette beauté "qui fait chaque chose plus belle", comme disait Beaudelaire. Son visage, avec cette richesse de lignes qui  tendent à faire correspondre les angles à l'ovale. Une géométrie vacillante, captive des différentes versions de bleu que ses yeux  proposent à l'explorateur. Alors, au diable Dieu, que t'importe la colère, la cruauté, la concupiscence,  sa beauté fait que je redeviens courageux.

Autour il y a le monde, ceux qui ont tant d'histoires à raconter, qui vont chercher dans notre vie de quoi nourrir leur imaginaire, mendiants de nos aventures, squatteurs de notre mémoire, parasites de notre histoire.

Madame voudrait que j'écrive, madame s'impatiente, madame me dit qu'il y a matière à....
Mais monsieur a une tête pleine d'administratif et ce soir, sa seule envie est de s'allonger, de fermer les yeux, de laisser les vagues colorées du phare peindre l'obscurité blafarde de cette soirée en un tableau  de fulgurances
de Wassily Kandinsky. Chaque trait lumineux frémit aux rythmes de ce corps qui se tend à l'extrémité de mes caresses. Et puis, comme seul témoin d'une intimité si particulière, si douce avec nos molécules mêlées, le vent du large qui agace les vagues de cet océan colérique. Monsieur a la tête débordante de toi et doit aussi trouver le sommeil.

Dans la parenthéthisation,  dois-je être un expert ? - peut-être fallait-il que je n' attouche plus, que je regarde ailleurs, que je respire ailleurs et que je me mêle plus. Une parenthèse ne fonctionne qu'à (deux ), nous sommes deux, mais est-ce qu'on placera nos signes en même temps?

L'homme porte maladroitement son âme, l'allure voutée, la tête enfoncée dans les épaules. Suivre le chemin, l'aube est derrière lui, déjà loin. Soutenant son regard, la ligne d'horizon sombre et terrible se dessine avec de plus en plus de précision -"Pour la première fois, des baisers à l'abri, sous un toit, sans guetter le passage. Des effleurements plus doux, moins urgents, ses yeux enveloppent, confiant, je refais connaissance de son corps, redeviens explorateur juste de l'extrémité de mes doigts. le mouvement de ses paupières prend en otage le temps, elle ne s'en aperçoit pas, mais déjà nous en avons ralenti le rythme"- Les pas de l'homme sont de plus en plus lourds, lorsqu'il a pris la route, aucune pesanteur dans sa marche, autour de lui sautillaient des lutins, des fées des archanges, protégeant ce promeneur puéril  -" Enfin allongés, corps liés, noués par nos bras, verrouillés. La saveur de sa bouche rend mes baisers inquisiteurs. De la commissure aiguë de ses lèvres jusqu'à la pliure d'une fossette, du cœur de sa lèvre inférieure au revers de la supérieure, sa langue vient titiller au bord des dents, alertée par l' intrusion de cette flèche qui se tend pour enfin la gouter pleinement. Quel reconnaissance là, également,  le sens du gout devient commis érotique. Mais moi je le savais déjà; sa saveur était une évidence"- Son pas s'accélère, essayant de suivre des impatiences. Dans le givre éthéré, les veines bleues saillantes, un monde acidulé à ses pieds ce clochard magnifique s'envole parmi les fantômes de sa vie déjà nombreux -"Je devinais ses yeux suivre mon regard, même quand ma vue disparaissait perdue dans la voute étoilée de son corps nu, à l'affut de ces galaxies qui faisaient que sa peau était d'une beauté sidérale. Surtout pas douce, mon amour, une peau que, les yeux brulés, je pourrais encore deviner au toucher et certifier aux accords des cicatrices" - Survivant ébranlé, relâché par miracle, n'écoutant plus ses démons orphelins hurler encore et encore, le marcheur solitaire reprend sa route, étonné maintenant que les mains qu'il touche se transforment en fleurs, que les visages embrassés s'ouvrent à la lumière. Son vieux fardeau posé, il y a de la place pour tous ces enfants qu'il faut porter puis guider et enfin élancer -"Ivre de ton suc, ivre de tes tressaillements, ivre de ta jouissance, inhalant ton souffle pour que tu sois aussi à l'intérieur, ivre de ton visage crispé, ivre de ta voix qui a supplié une valeur sensuelle à mes oreilles. Ivre de toi, je ne me retourne toujours pas et j'en viens à remercier aussi pour ma trop vive discrétion"- Le crépuscule attire ce vieillard si peu fatigué, errant sans trop d'espérance. Que pouvait-il faire? à genou devant celle qui, par son existence inespérée, a rallumé les projecteurs, replacé un décors sur la scène, éloigné pour un temps les derniers vivats, à genou devant elle, pour lui offrir le reste de sa vie. Bien vite, il se lève reprenant sa boîte à moitié vide, contenant une convalescence difficile de solitude affective, au point que, pour survivre, il a refoulé tout désir. Puis quelques années de flamboyances et puis il se dit que ce n'est pas maintenant qu'il va se mettre à couper les ailes aux oiseaux.         

Quand, penché sur mon livre, reprenant ma place dans cette tour enluminée de tant de batailles, près de la table où  ces deux êtres meurtris posent leurs verres, parmi les couteaux, les pinceaux et les chiffons. Témoin, moi aussi, de la violence photographiée derrière la cuirasse de la technique, en toute adiaphorie de la souffrance à peine comprise. Comment ne pas imaginer qu'une simple image d'une intime douleur puisse à jamais altérer une vie ? - Un soir à Djibouti, cette éthiopienne que j'avais photographiée, à la porte d'un bocson de la légion étrangère, le regard loin derrière mon objectif, cherchant le chemin du retour, des yeux verts mêlant autant la beauté pure que la profondeur du malheur. Qu'on ne me parle pas de droit à l'image, quel droit  avons-nous de fixer ces moments furtifs d'une vie cassée ? - En croyant me montrer une correspondance de style, tu as mis à ma disposition un ouvrage qui ouvre justement un univers d'interrogations mais aussi de réponses.

Quelquefois l'absence devient tel une carence, une mise en défaut et je me sens distancé, éclipsé, égaré, éloigné, manqué, privé, séparé, vidé, abandonné, dégarni, dépouillé, désuni, désempli, déserté, infréquenté, privé, évacué, négligé, inhabité. Une seule absence par moment quand ma main cherche un contact comme si c'était naturel que tu sois toujours là. Ou un regard comme pour signifier un accord, une entente particulière et que dans l'absence, seule la survivance de l'affection renvoie.

Le pays n’est pas le même, en descendant la route qui longe les dunes craquelées de blockhaus,  la tête encombrée d’images de la seconde guerre mondiale glanées dans quelques musées déshumanisés, je reste fasciné par cette luminosité oblique qui touche chaque objet par le flan. De la crête des vagues au sursaut des ailes des mouettes, des reflets d’écailles de grenadiers égarés aux scintillements des  feuilles dans les quelques arbres qui résistent encore au souffle des vents du nord. Le chemin me mène sur la plage, coincée entre l’eau verte qui va et vient des côtes anglaises au butoir du Cap Blanc-Nez et les maisons de maître édifiées comme de véritables murailles pour lutter contre les déchaînements océaniques. Aux fenêtres, écartant discrètement d’un geste délicat la dentelle du rideau comme pour ne pas gêner nos regards portés vers eux, ces écrivains anglais ; Anna Kavan qui savait « avec clarté, traiter des domaines confus et mystérieux », et posté en retrait, pour protéger surement ses héros en bataille, Graham Greene. J’imagine les salons, avec disposées sur des petites tables,  les tasses de porcelaines dégageant l’odeur désuète du thé indien, je vois bien Edward Foster proposer à cette petite société à peine éveillé de l’aire élisabéthaine, une pathétique issue homosexuelle à la lutte des classes. Je descends jusqu'au bout des rochers, à la limite de la terre et de la mer, là où mon choix peut-être aussi de continuer et de me fondre dans l’opale. Au loin,  les ferrys se croisent, imposantes taches blanches sur un fond ardoise, quasiment immobiles, L’eau effleure mes pieds et je me reprends. Je fais marche arrière, je prends ta main pour passer sous les fenêtres tourmentées, encore des voilages qui oscillent, des signes à peine réels, nous sommes un peu identiques à leurs personnages, perdus dans leur croyance, égarés dans leur certitude mais béants au bouleversement de leur vie. A chaque rencontre, il manque des mots. A chaque rencontre, je n’ai pas assez dit, pas assez fait, tant d’abondance par ta présence. Moi aussi j’ai peur, quoiqu’il arrive, faisons le en accord, je ne veux pas perdre ton intelligence.

Et puis, il y a ces moments où je me retrouve un peu seul, l'esprit moins en éveil, moins attentif à mon entourage, où je baisse la garde. Alors reviennent quelques bouffées de mélancolie, des découvertes qui ne seront plus, des  personnes que je ne rencontrerai plus, des ciels que je ne reconnaitrai plus, avec ces femmes au bout de mes désirs que je n'aimerai plus.
Et puis, il y a cet oiseau, un peu sauvage quand même, qui redresse ses ailes, étonné de pouvoir encore voler. Une vague aussi, qui renouvelle ma terre au rythme de ses marées amitieuses (je suis à la frontière de la Belgique). Une Ca  line qui fait que je découvre à nouveau, que je rencontre de nouveau, que je reconnais une nouvelle fois, avec cette femme au bout de mon désir, avec cette femme que je découvre, que je reconnais et que je rencontre à chaque fois pour la première fois tellement elle m'est imprévisible, tellement elle est prête à s'envoler. 

Les rues comme les coursives de tankers, avec les mouettes qui viennent jusqu'aux pieds déchiqueter des bouts de frites écrasées. La luminosité du ciel, comme hystérique sur cette fin de journée. Des voix  aux tonalités différentes, aux mots inconnus, aux phrasés burlesques, comment les comprendre ? - c'est impressionnant, c'est du cht'i. Mon visage écrasé de fatigue pareil au nomade arabe aux portes du Yemen, j'observe silencieux et réservé ces personnages qui ont eu la délicatesse de couvrir la table de corbeilles de fruits en guise de bienvenue.

Il était une fois une vague qui animait son ressac sans trop se poser de questions. Simple houle méditerranéenne sur les galets des écoles, en déroulant de ses doigts si fins des messages en gouttelettes salées, offrant aussi des ronds et des creux  avec son gonflement pas toujours  calé sur une atlantique de jeunes sportifs, déferlante spontanée devant les truqueurs. Et puis surement  de nouveau houle quand elle se replie chez elle. Je ne sais pas, personne ne sait d'ailleurs....... Au milieu de l'océan, pas très loin des zones de  manœuvres  militaires, là où les pêcheurs n'ont plus droit d'accès, avec comme seul repère les flammes des plateformes pétrolières, une île veut dire à sa vague combien  elle lui est nécessaire pour nourrir sa terre. D'une aurore bleue vers un crépuscule silencieux, cette caresse constante le long de ses plages, avec comme cadeaux dans ses rouleaux, son monde qu'elle dépose un instant sur le sable. Et aussi, ses hurlements entre les rochers, aux creux des falaises, les nuits de tempête comme un grand nettoyage de ses colères retenues pour laisser au petit matin de nouveaux paysages, où tout devient possible. Et puis le reflux retire la vague et elle disparait revenant vers des côtes communes. La vague tourne un peu en rond maintenant, laissant tomber les marées, bateaux en perdition, surfeurs déboussolés, lune désemparée. Ses murailles déchirées qui s'effritent doucement sur le sable sec, l'île retient son souffle dans l'attente surement d'un hypothétique tsunami

Comme chaque fois après cette date, je me sens apaisé. L'excitation allait crescendo, cherchant souvent des issues pour aller de suite plus loin. Cherchant des oreillers à mettre sur la tête, pas trop de solutions, tendre les mains vers les autres et leur dire; non, je vous en prie non..... Mais ça ne fait rien, c'est comme un rappel, tout le temps. Bien sur, il y a des moments émouvants qui parfois trouvent leur place. Comme ce message d'amour reçu en pleine mer, frégate affutée, ballotée comme une bouteille vide dans cet ouragan, frégate comme un bout de bois au centre de l'océan Indien dans le secret de sa mission, avec son matelot accroché comme il le pouvait à sa prénotion du tangage. Télégramme de nuit, lu à la lueur des lampes de sécurité, quel cheminement ces quelques mots pour arriver jusqu'à moi ? - Même parcours mystérieux pour t'amener jusqu'à moi.  

Un retour sur cette île en pleine campagne, mes yeux brulants encore de pleine lune diffuse par la brume, vapeur parfumée, enfermée. Comment ne pas redessiner sur chaque pas, les mots, les attitudes, les effusions. Pourtant, j'ai essayé de me faire aigle pour saisir dans l'herbe une brillance mais impossible.

Un  road movie sans but vraiment avoué, juste une destination et une errance pour y parvenir. C'est le milieu de la nuit, on ne se refait pas ! - la plainte de Bob Dylan sort d'une radio, feutrée par la distance, étouffée par la peine des ondes courtes "toutes les filles de la nuit ne prennent pas le D (die) train" il faudrait que quelqu'un tourne le bouton sur off. Déjà mon corps réclame, chaque courbe de mes empreintes, de l'extrémité de mes ongles aux racines de mes cheveux, l'épiderme hérissé à la recherche d'un nouveau contact, mon corps demande et tire sur les sens pour que la mémoire apaise un peu. Mais mes yeux, mon nez, mes oreilles ont le même manque; ne plus la voir, la sentir, l'entendre..... Comme ma voix qui revient, étourdie, assommée par les feedbacks. Pourtant, je raisonne ce physique écorché. Mon esprit n'est pas à la recherche d'une dernière dose, changeant de trottoir pour s'approcher du dealer. Je suis nourri de cette certitude, là ou ailleurs - une présence diffuse, comme dirait Tennessee Williams "une main légère posée",  d'une dé-escalade d'un cañon castillan au savoir proposé devant le tableau noir d'une école, d'un banc de salle de sports, tendue, le bras autour des épaules d'un enfant, indiquant un rêve vers le ciel à la dépose de son être entre mes bras. La tête appuyée contre ma poitrine, à peine apprivoisée, elle se pose un instant. Pour son métier, je l'admire aussi.

Encore moins ce soir

Je n'ai pas de souvenir d'enfance qui puisse glorifier ce jour anniversaire. Comment ferait-on d'ailleurs ? - pour fêter cette journée du 2 septembre. Issue d'un immense charnier, d'un extraordinaire hasard monstrueux, alors que l'humanité entière s'est éparpillée dans la lâcheté, la survie, la souffrance, le malheur, le courage et l'impossible horreur. Alors que lentement, les esprits se reprennent, et parmi les condamnations collectives et parfois individuelles réapparaissent quelques compromissions, les victimes ne seront jamais complètement  vengées. Enfant du hasard dans ce chambardement mondial, enfant du hasard dans la rencontre improbable d'un parisien méticuleux et d'une autrichienne fantasque. Enfant pesant qui tombe là dans les fêtes d'après guerre, entre le procès de Nuremberg et les bals des tribunaux d'occupations à Coblence. Aucun souvenir, mais combien je sais que je ne suis pas seul; cette légion d'enfants inconnus qu'on fêterait le 2 septembre comme autant de soldats disparus après la guerre.  (Rémy, c'est bien beau tout ça, cette souffrance lascive. Mais, n'oublie pas ta promesse, au chevet de cette fille, perforée de tiges de fer, de roues crantées, d'écrous, corps recroquevillé que la médecine essayait de redresser à coup de clef à molette. N'oublie ta promesse d'évaluer ton malheur à la douleur de cet enfant et d'autres surement) Oui tu as raison, quelle nourriture incroyable de l'âme sur cette table de la grande histoire! Quelle sensibilité forgée au déni! Elles m'ont permis de capter des flagrances humaines insoupçonnables, le plus d'une personnalité, la part émouvante et bienfaisante d'un regard haineux, la douceur compréhensible des êtres rigides. C'est le cadeau que j'ai reçu, le souvenir que je dois retrouver. 

Je sors, je cherche l'air, tout est lourd, gluant. A l'exception de David et Nicolas qui restent sur des choses positives, constructives et légères, les autres s'enferment dans des chroniques paranoïdes. Pour autant de reproches de nos relations avec Goyo ce samedi, combien en aurions dû relever quand ils se pavanaient avec Alain. Le vent s'est levé, les feuilles des arbres toupillent autour de moi, Fred me rattrape. Il sent la rupture venir, il n'a pas si tort que çà. D'ailleurs, je ne me rappelle plus ses propos. L'air est plus frais, je me sens mieux. Il y a des fins d'été comme çà, où tout bascule....

Une gare, il y avait longtemps et en plus, la nuit. Sous des néons jaunes, une affiche publicitaire qui fait appel aux dons pour ceux qui n'ont rien et en face un distributeur de friandise qui affiche également un "partageons tout". Le sordide se révèle, une gare, avec, arpentant le quai C, un homme qui semble pressé, le mobile à l'oreille tirant son univers sur roulette derrière lui. D'un murmure quasiment inaudible, au fur et à mesure de ses pas, son monologue prenait du volume, touchant le théâtral au moment de me croiser pour s'atténuer avec l'éloignement. Avec son pantalon trop long et sa veste trop lourde, il transpirait une certaine tristesse, des impatiences. De l'autre côté de la voie, des couples s'approchaient des panneaux lumineux scrutant l'annonce du retard. Dans la pénombre, à leurs pieds, les bagages, complètement identiques. Je me souviens, c'était à Toulouse, un instant d'adieu avec Anne Marie, pourtant nous nous étions promis. Accroché encore à la portière ouverte, elle sur le quai, du bout des lèvres puis du bout des doigts et enfin du bout du regard. Un au revoir que nous ne savions pas définitif. Une profonde mélancolie me terrasse chaque fois que je me retrouve sur un quai de gare, même si c'est pour un accueil. 

C'est simple, ce sont des choses qu'on ne peut écrire, tu sais comme l'aveugle qui découvre ton visage du bout de ses doigts. Tout ce qui a suivi notre voyage est de la même forme. Une reconnaissance des corps qui va marquer chacune de mes cellules, maintenant chaque séparation devient déchirure.

Je n'ai pas d'inspiration pour écrire sur le Campanile, le départ a été brutal.

Des mails surement envolés, un vent cybernétique peut-être, celui qui, sans faire frémir le feuillage des arbres, tourne dans les angles morts des rues. Les dealers s'évitent, ils attendent la nuit pour jouer et Mona Lisa sous la pluie me pousse à la défier. Un homme en première station, sans place, il prend ce que les professeurs lui donnent et confus, il se persuade qu'il a lui aussi un permis pour vivre. Il descend la rue, les mains agrippées au fond des poches, lueur des lampadaires comme des coups de craies sur son visage, junkie lui aussi!

Et non les messages ne se sont pas envolés. je suis bouche bée, le silence même dans ma tête. Une soirée qui tient du magique où des portes containeurs accostent silencieusement les quais d'un cirque flamboyant et se préparent pour rejoindre dans les premières brumes de l'aube, le vaisseau fantôme du Hollandais. Et surtout toi, comme témoin enfin des mondes que j'entrevois. Des gestes tendres, des effleurements comme pour ne pas briser, rendre inaltérable nos silhouettes blotties dans le creux d'un rocher.

Même à cette heure que Ferré appelle démocrate, il faut que je me lève et déjà tu m'emplis

Changé, le pinoch. Il est responsable maintenant, dépositaire d'une intimité. Assis sur les bancs en  parallèle, pas besoin de démonstration. Elle est là simplement et parfois ça suffit  pour taguer l'instant.

Comme sur un tableau trop de rouge, comme pour un acteur qui pousse le trait, comme pour ces musiciens qui jouent trop fort, comme pour ces voyages trop loin, comme pour moi qui a trop de tout.

Je prend une éponge et je nettoie un peu le tableau. Je redessine la date maintenant, bien entre les
lignes et j'inscris le sujet :  Toute passion est-elle déraisonnable ?

Je remets de l'ordre, il faut que je prenne la mesure, doser quoi!

Pas de création de nouveau monde, juste voir le notre différemment. S'en vouloir de ne pas faire attention. M'ouvrir comme ça, c'est surement indécent. Avoir les mots pour dire, se mettre en danger aussi. Le grand malheur de la créature de Frankenstein, ce n'est pas sa laideur ou son origine immonde c'est que personne ne la croit quand elle dit je t'aime.

C'est ça la blessure, ne pas être crédible. Mais si on ne dit pas, si on ne montre pas, que sommes-nous ?